2.5.26

Un dessin d'Achille Devéria sur l'Abbé Poussinière, Par M. Michel COINTAT

Mon maitre en Sorbonne, M. Charles Jacob, nous disait il y a déjà bien longtemps : « Cherchez, cherchez, vous trouverez toujours quelque chose. Ce ne sera jamais ce que vous cherchez, mais quelle importance puisque vous aurez trouvé ... ».Ainsi, en octobre 1972, parti à la découverte de documents sur l'agriculture chez les marchands de vieux papiers et d'autographes, je suis tombe sur un amusant dessin de DEVERIA et qui, en outre, intéressait l'histoire de Fougères au XVIIe siècle avec les miracles de l'abbé Poussinière.

Bien entendu, je récupérai ce manuscrit et j'ai aujourd'hui le plaisir de vous le présenter.

Trois questions viennent naturellement à l'esprit : quel est ce dessin ? Qui est Achille Devéria ? et qui est l’abbé Poussinière ? 

Je voudrais répondre brièvement à ces trois questions, en espérant que mes réponses sauront retenir votre attention.  

Ce dessin à la plume, daté de 1855, de couleur vaguement sépia, représente un prêtre en soutane retroussée, serein mais l'œil mystique, emportant dans les airs un quidam épouvante. Le chapeau à trois cornes de celui-ci tombe, tandis que les deux hommes, habillés à la mode Louis XV, viennent de frôler un clocher pointu et penché. 

Le paysage est méconnaissable. Une ville basse fortifiée s'étend dans la vallée. Sur une falaise mouvementée, une ville haute montre quelques clochetons et maisons derrière de belles murailles. 

Le dessin est d'une grande finesse et particulièrement harmonieux dans le style romantique du XIXe siècle. Il était destiné à une revue hebdomadaire « L'ami de la maison » pour illustrer un article sur l’abbé Poussinière et la gravure a paru en couverture le 22 mai 1856, mais inversée, le clocher étant à droite et non à gauche, suivant le procédé classique de la lithographie. 

« Il s'agit bien entendu d'un dessin de composition. Mais dans l'imagination de l'artiste on peut y voir le clocher de Saint-Sulpice, les quartiers du Nançon, toutefois sans le château et le bourg de Saint-Léonard fortifie et campe sur son rocher. 

« Cette hypothèse est vérifiée par une légende autographe de huit lignes qui est la suivante : 

« Comment un clocher des environs de Rennes est devenu penché ? ». 

« L'abbé Poussinière étant un jour à Fougères, rencontra un de ses amis qui l'invita à diner avec lui. Impossible dit l'abbé, je dine à Rennes aujourd'hui. A Rennes, reprit son interlocuteur, tu n'y penses pas, il est quatre heures et demie et d'ici Fougères, il y a huit bonnes lieues. Bah ! répartit l'abbé, c'est l'affaire de cinq minutes, veux-tu venir avec moi ? Mets ton pied sur le mien, et tu vas voir. Et ce disant l’abbé lui tend son pied et l'ami, croyant rire, y pose le sien, mais a sa grande terreur l’abbé l'empoigne, puis fait un bond et les voilà partis, traversant l'espace avec la rapidité de la flèche. Or, le compagnon peu expérimenté ayant fait un faux mouvement, heurte violemment le faite d'un clocher qui reste depuis incliné comme on le voit encore aujourd'hui. Ce fait est consigné tout au long dans les pièces du procès de l’abbé Poussinière qui, convaincu de sorcellerie, fut comme tel brûlé vif à Rennes au XVIII siècle ». 

Le sommet du clocher de l'église Saint-Sulpice resta longtemps tordu par les caprices du temps mais depuis, des travaux de restauration lui ont fait retrouver sa rectitude. Et nous ne retiendrons pas quelques inexactitudes de Devéria qui place Rennes à 32 km seulement de FOUGERES et qui se trompe d'un siècle sur le procès de l'abbé Poussinière. 

Cette anecdote extraordinaire est-elle seulement du domaine légendaire ?


Le dessin d'Achile DEVÉRIA


Pour l'instant voyons d'abord qui est l'auteur de ce dessin.  

Achille, Jacques, Jean, Marie DEVERIA est ne à Paris, le 6 février 1800. Ce peintre parisien était élève du vignettiste Laffite et de Girodet (1767-1824), peintre napoléonien, connu par les < Funérailles d'Atala » (1808-Louvre), dont on n'apprecie plus guere l'esthetique. 

Il avait un frère, plus jeune de quatre années, Eugene, François, Marie, Joseph DEVERIA (22 avril 1804 - 3 fevrier 1865), egalement peintre et qui gagna la celebrite par une enorme toile actuellement au Louvre « La naissance d'Henri IV », à laquelle Achille avait largement collaboré. 

Les fougerais ne dissocient pas les deux freres Deveria a cause d'un séjour que ceux-ci firent à Fougères, grace à un certain Charles DOUSSAULT (1806-1870) qui demeurait 38, rue Nationale, et qui était à la fois leur eleve et leur ami. 

Il semble que les frères Devéria résidèrent 26, rue des Vallées, chez un parent de Charles Doussault, M. BINEL de la JANNIERE, maire de Fougeres et conseiller paroissial. Cette maison, pendant la révolution, avait servi de refuge a la fameuse scur Nativite du couvent des Urbanistes. 

 Vers 1833, la Fabrique de Saint-Léonard, sur les conseils de Charles Doussault, commanda aux freres Deveria sept tableaux de grandes dimensions, pour le prix de faveur de 500 F. chacun. C'est à cette époque que les deux peintres sont venus à Fougères pour repondre a la demande de la paroisse. 

Une seule toile est d'Achille Devéria : « L'Assomption ». Les six autres sont de son frere Eugene. Le dessin qui nous occupe aujourd'hui est daté de 1855. Il a donc été réalisé vingt ans après la visite des frères Devéria à Fougères et c'est vraisemblablement ce qui explique le peu de ressemblance du paysage avec la réalité de la vallee du Nançon. 

Achille DEVERIA a commence comme illustrateur, domaine où il passe pour un précurseur et, dès le Salon de 1822, il exposait des vignettes sur les « Lettres de Madame de Sévigné ». 

Mais, toute sa vie, il s'est débattu avec les soucis d'argent pour faire vivre sa nombreuse famille : sa grand-mère « verte et ingambe », son père limoge de la Marine en 1816, sa mère « indolente et endormie », ses soeurs Désirée « contrefaite, active et dévouée », Octavie, qui mourra en 1827, et la jeune et jolie Laure, sans compter un petit cousin. Il paie les études artistiques de son frère Eugène, rapin avec barbe a tous crins, dont le talent est contestable et on peut même se demander si Achille - et c'est peut-etre le cas pour les tableaux de Fougères - ne composait pas ses toiles. Eugène a avoué, dans ses mémoires : « Il était la tête, j'étais les mains ». 

Il logeait tout son monde au 45, rue Notre-Dame des Champs, dans une maison « enfouie dans des jardins. Elle avait la tranquillité d'une retraite et la gaieté d'un nid ». Elle fut le centre du romantisme au moment de la bataille d'Hernani. Les portraits de Victor Hugo, de Lamartine et d'Alfred de Vigny par Achille Deveria, de cette époque, sont devenus classiques. 

En 1829, il épouse Céleste Motte qui lui donnera sept enfants. Il travaillera avec acharnement pour les eduquer convenablement.Les artistes le surnommeront « gros sous ». 

Cette charge familiale explique l'aspect souvent commercial de l'œuvre d'Achille Deveria. Elle explique aussi sa fecondite extraordinaire : plus de 3 000 lithographies dont 336 portraits contemporains, plus de 300 ouvrages illustrés, indépendamment des peintures et des dessins. Cet immense travail le conduira à la tuberculose dont il mourra le 24 décembre 1857. 

Achille, qui etait particulièrement doué, se passionne de bonne heure pour la nouvelle technique qu'est la lithographie et, à partir de 1823, influence par son futur beau-pere, l'imprimeur-lithographe MOTTE, se lance surtout dans le portrait lithographie dont il deviendra un des maîtres. 

Il est le spécialistes des estampes à la mode 1830. Lancées par Madame Victor Hugo, elles obtiennent un très grand succes. « Sa préoccupation constante est de n'offrir au public que des images agréables. Son crayon se complait surtout à caresser les sujets féminins » (du Pays). 

« Quelques unes de ces lithographies ont vieilli ; d'autres nous surprennent par leur banalité ; mais il en est qui sont vraiment l'œuvre d'un maitre » (Dict. de biographie française). 

Malheureusement Achille Deveria n'a pas su se renouveler. Son art charmant ne tarde pas à dater et bientôt les éditeurs délaissent ses compositions. Des 1846, Baudelaire disait « on peut écrire sous chaque estampe de Devéria « Devéria 1830 ». 

En 1848, devenu republicain, il est nommé conservateur adjoint du Cabinet des Estampes, ou il laissera un souvenir durable d'organisateur et de novateur. Il en deviendra le conservateur quelques mois avant sa mort. 

Dessinateur, lithographe, graveur, illustrateur et peintre, Achille Devéria apparaît comme un « agréable petit maître » qui, par ses estampes plus que par ses peintures fait encore revivre l'epoque romantique, révolutionnaire et aimable des débuts de la Monarchie de Juillet. Il a cree également un type de femme alanguie, fraîche et charmante « la femme Devéria » qui caractérise la période 1830-1850. 

Et Théophile Gautier avait raison d'écrire en 1860 : « On recherchera son œuvre plus tard ». 

Il est temps maintenant, pour compléter le tableau, de parler de ce curieux abbe Poussinière, homme volant, capable de tordre les clochers. 

Ce n'est nullement un personnage legendaire. Il a bien existé au XVIIe siecle. Il s'appelait Mathurin TRULLIER, Sieur de la Poussinière en Romagné. Il semble être né vers 1609. Il était prêtre et fut nomme, en 1635, apres bien des difficultes et un proces complique, chapelain de l'eglise Saint-Sulpice a Fougeres. Il habitait dans la rue de Lusignan, derriere la cure actuelle. 

Les miracles du sorcier de Saint-Sulpice ont été, comme toujours, embellis par le temps. Dans l'imagination populaire, l'abbe Poussinière apparaît comme un personnage plutot sympathique. Ses  « diableries » sont toujours le fait d'un assez bon diable. Cela ne l'a pas empêche d'etre brule vif apres avoir été soumis à la question et à la torture des « escarpins ». 

Poète et fantaisiste, il offre, un jour de Noël enneigé, à ses amis conviés à diner, de magnifiques et succulentes cerises cueillies à l'instant meme par sa servante sur le cerisier du jardin. 

Aimable farceur, il emporte dans les airs jusqu'à Rennes - miracle qui a inspire Achille Deveria - son ami, maître Guillaume Mathieu, syndic de la corporation des marchands de soie et delaine, et echevin de la ville de Fougeres. 

Espiègle contestataire, il provoque par une radieuse journée d'été, une affreuse pluie d'encre qui macule les robes des belles promeneuses de la « place aux Arbres » sous prétexte que ces damesétaient un peu trop décolletées. 

Humoriste, sarcastique et social, il lui est arrivé de consacrer les pains exposés à l'étalage des boulangers qui ne pouvaient plus vendre leur marchandise et etaient obligés, sous peine de sacrilege, de la bruler ou de la donner aux pauvres. 

Mais il aimait aussi les petites gens et faisait volontiers du bien. La légende rapporte que son servant de messe était un brave tisserand habitant en face de chez lui. 

Un jour, l'homme « le pria de chercher un autre servant, parce que, disait-il, il n'avait pas trop de tout son temps pour gagner une bonne journée en faisant sa toile ». 

- Qu'appelles-tu une bonne journée ? dit Poussinière. 

- Mais, dit le tisserand, une vingtaine de sous (c'était à l'époque un gros salaire). 

- Eh bien ! dit l'abbé, continue de servir ma messe et, quoi que tu fasses, je te garantis que tu gagneras toujours tes vingt sous par jour. 

Depuis ce temps-là, en effet, que le tisserand ait fait dans sa journée plus ou moins de toiles, peu ou beaucoup, il trouvait toujours moyen de la vendre vingt sous ». (in A. de la Borderie). 

L'abbé Poussinière était-il populaire ? Il est difficile de le dire. Toutefois, il est incontestable qu'il jouissait d'une notoriété certaine. Ses amis, ses adeptes - on dira plus tard ses complices  étaient nombreux et souvent d'excellente condition. 

Isaac MARAIX était son assistant. Et au cours du procès, 24 autres personnes furent appréhendees comme complices présumés. Quatre personnes furent en outre citées comme témoins, à charge ou à décharge, on ne sait pas. 

Parmi les accuses, on trouve un prêtre : La Chapelle  deux religieux cordeliers : Bonaventure Maziere et Guillaume Anfray - un tanneur : Andre Bouessel-Tremblaye, a la Bulardière en Bille - un notaire : Andre Bouessel - un avocat à la cour : Gilles Blanchard, sieur de la Barberye. On remarque également deux femmes : Marguerite Le Blanc et Andree Le Hardy. 

Quoi qu'il en soit, Mathurin Trullier, abbé Poussinière, devint rapidement suspect et convaincu de magie et de sorcellerie. Des le 29 janvier 1640, la ville de Fougeres enjoignait a son procureur-syndic de poursuivre en justice notre abbe et Isaac Maraix. Cependant le proces ne trouva sa conclusion que deux ans plus tard. 

Isaac Maraix fut arrete le premier et condamne a être pendu par sentence du Sénéchal de Fougères en date du 7 août 1642. Il fit appel au Parlement et, par arrêt du 25 septembre 1642, l'abbé Poussiniere fut incarcere a Rennes. 

La plupart des pièces de ce procès sont perdues. Il ne reste que les arrets definitifs de la Cour, condamnant à mort l'abbé Poussinière, le 19 janvier 1643, et Isaac Maraix, le 21 janvier suivant. 

L'abbé Poussinière monta sur le bucher dressé sur les lices à Rennes apres avoir subi la question et fait amende honorable devant la cathedrale Saint-Pierre. 

Isaac Maraix fut exécuté le surlendemain. Le gibet avait été établi sur la place publique de Rennes dite « Le grant bout de cohue »  

En meme temps, Gilles Blanchard Barberye et Jean Richart Monteloup étaient condamnés à la potence par contumace et furent exécutés en effigie. 

Marin Labbé, Andrée Le Hardy, femme de Blanchart-Montigny, et Imbert de la Ronce, s'en tirèrent avec une forte amende de 60 à 100 livres, non compris les dépens. Des autres accusés, on ne sait rien, sauf que le notaire Andre Bouessel etait encore prisonnier, le 6 octobre 1643. 

En conclusion, on peut se demander quelle etait la veritable personnalité de l'abbe Poussinière, malgre la minceur des documents relatant cette affaire, mais compte tenu d'une legende en realite bienveillante et qui est restee longtemps vivace. 

Le chef d'accusation d'Isaac Maraix est constant dans les deux arrêts. Il est répéte trois fois : « accusé d'arts magiques et maléfices au traitement de la peste », « accusé de maléfices au traitement de la peste et d'avoir participé à plusieurs sortilèges avec ledit Trullier », et enfin « avoir use d'arts magiques avec ledit Trullier et de maléfices au traitement de la peste ». 

Or, Fougères et sa région, furent ravagées par la peste aux environs de 1635, date de l'arrivee de l'abbe Poussiniere a Saint-Sulpice. 

On peut donc supposer qu'Isaac Maraix était une sorte de médecin, probablement sans diplomes et que l'abbe Poussinière l'a aidé à combattre la maladie grâce à des dons de médium, considérés comme hérétiques. Isaac Maraix était qualifié « d'éventeur », c'est-à-dire celui qui était chargé « d'éventer », de désinfecter les locaux de pestiférés et les convalescents. 

L'abbé Poussinière n'était pas alchimiste. On ne trouve chez lui que des livres et des parchemins, au total 32 pièces, et pas de laboratoire. Les documents sont couverts de « caracteres et evocation de démons ». Les études de l'abbé étaient plutôt de caractère cabalistiques et astrologiques. Il est accuse de magie et de sortilèges. 

Une partie de la légende rappelle son art astrologique. L'abbé Poussiniere avait remarque que son theme astral prevoyait qu'il mourrait « par un ane ». Il se laissa donc arreter, certain qu'un ane ne pourrait le retrouver en prison et qu'il ne risquait rien. 

Mais, il fut convaincu de sa perte quand il apprit que le procureur du roi de Fougères qui l'avait fait arrêter - et là nous rejoignons l'histoire - s'appelait Gilles Lasne et qui effectivement fut procureur à Fougères, de 1635 à 1659. 

Enfin, de nos jours, si on ne brûle plus sur les lices ou place du Marchix les sorciers et autres magiciens, l'abbé Poussinière serait quand même condamné pour avoir « suborné une fille mineure : Guyanne Jannelle ». 

 

Ces quelques réflexions ne permettent guère d'élucider le mystere du fameux abbe Poussiniere, mais on peut remercier Achille Devéria de nous avoir permis, grâce à l'élégance de sa plume et à la marque de son talent, d'évoquer une surprenante affaire et un personnage extraordinaire de l'histoire fougeraise. 

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